Jeudi 28 septembre, 11h ! Après quelques échanges SMS et Messenger, Éric me fait signe qu’il est prêt pour l’interview. Je finis de rassembler toutes vos questions, la batterie du téléphone est pleine, tout est ok ! Du côté d’Éric, entre son travail au quotidien, la préparation de la sortie de son recueil de photos, et une séance de sport programmée à midi, le maestro est occupé. Mais il me confirme qu’il consacrera le temps nécessaire à l’entretien. C’est parti !

1. ÉRIC, who are you ?

État civil : Né le 10/06/1971 à Toulouse.

Les fans : qu’as-tu fait avant de faire de la photo ?

Éric : Après le Lycée, j’ai suivi un BTS communication et action publicitaire. Il y avait des cours de psycho, j’ai toujours aimé le côté psychologique de la communication et du marketing. J’ai donc arrêté ce BTS et je me suis engagé dans une fac de psycho où j’ai fait une licence.

En parallèle, j’étais guitariste dans un groupe qui s’appelait « Washin’ machine » ayant une petite réputation dans le Sud de la France. On a notamment fait des dates avec Silmarils, Sugar Ray et… un petit groupe parisien, qui s’appelle « Mass Hysteria » (On éclate de rire tous les deux).

Pour la petite anecdote, ni eux, ni moi ne nous souvenons de cette date commune, mais des fans nous ont apporté des billets avec les noms des deux groupes…

De manière assez indirecte, je pense que la psychologie et la photo sont liées. Disons que des ponts peuvent se créer suivant ce que tu vas essayer de saisir avec ton appareil photo.

Jouer de la guitare dans un groupe, et être sur le devant de la scène, était une source de stress et d’angoisse. Je ne suis pas du tout en recherche de mise en avant, de postérité, et de projecteurs. Du coup, pour concilier ma passion de la musique live et mon stress, la photo s’est un peu « imposée » à moi. Je reste sur scène, un peu « caché » derrière mon appareil, je vis le concert à fond et personne ne fait attention à moi. Je ne suis plus le centre de l’attention.

Même faire une conférence au Crossroad festival, comme la semaine dernière devant 40 personnes, pour parler de mon métier et de ma passion, me provoque un grand stress encore aujourd’hui.

 

Les fans : dirais-tu que la photo était une vocation ?

Éric : L’image m’a toujours passionné. J’ai toujours suivi avec un œil attentif les artworks, les pochettes CD. L’une des premières qui m’ait marqué, a été la pochette ROOTS de Sepultura, par exemple. Cette passion a été nourrie par l’un de mes premiers jobs. Je tenais une boutique à Montpellier, qui s’appelait « Backstage », une des toutes premières à ne vendre que du merch. Du coup, je voyais en avant-première des pochettes, des éditions collectors, des séries limitées de Kiss, Metallica etc… J’étais vraiment ultra-fan de toutes ces créations graphiques ! Quand mon groupe a sorti son 1er album, j’ai pris une part active dans la conception et le design des artworks, mais ce n’est pas moi qui l’ai réalisé à l’époque.

Les fans : en dehors des photos live, que fais-tu ? as-tu un autre métier ou une autre passion ?

Éric : Je vais sans doute un peu me répéter, mais ma vraie passion, c’est la musique. Grâce à la photo, je peux continuer à accéder aux shows, à rencontrer certains artistes et à faire des rencontres humaines inoubliables. J’ai pris le parti de ne pas faire d’autres styles de photos. Je ne fais pas de mariage, de photo de passeport ou de communion !

La photo, et l’artwork, est une partie de mon boulot, je dirige aussi l’activité marketing de plusieurs sociétés, mais qui n’ont aucun rapport avec la musique. Je ne sais pas si tu as une question sur ce point mais aujourd’hui, en France, il est impossible de vivre uniquement de la photo live (on reviendra sur ce point plus tard avec lui).

La photo n’a pas été une décision ou un projet pro construit. Je te l’ai dit, la photo me permettait de concilier ma passion pour l’image, pour la musique, les artworks, etc… mais, une fois engagé là-dedans, mon parti pris a été de préserver la photo  « musicale », et de ne faire que ça. Pour pouvoir garder cette liberté, j’ai deux activités.

Cela me permet aussi d’avoir le luxe de choisir les artistes et les projets sur lesquels je veux m’engager. Du coup, je peux accepter un travail, un contrat qui va me demander beaucoup de temps, sans forcément une rémunération proportionnelle. Attention, les sommes versées restent des sommes qui peuvent être très élevées, mais proportionnelles au temps passé, tu gagnes mieux ta vie dans une autre industrie… mais c’est le cas de beaucoup d’artistes qui montent sur scène. Les gens seraient étonnés de savoir combien est payé un artiste qui va jouer devant des milliers de personnes, un plombier gagne parfois plus. Ceux qui restent sont ceux que la passion anime.

2. ÉRIC ET LE MÉTIER À PROPREMENT PARLER

Les fans : quel est le premier artiste que tu as photographié, en pro ?

Éric : L’un des tous premiers artistes connus, c’est… MARILYN MANSON (je tombe de ma chaise !). J’ai eu beaucoup de chance, parce qu’un groupe que je connaissais très bien (Eyeless), faisait sa première partie à Montpellier. J’ai shooté ce groupe puis Manson, et j’ai pu rester sur scène pour voir le concert.

J’ai travaillé ensuite avec d’autres groupes, et j’ai arrêté, parce que la relation humaine n’était pas toujours an rendez-vous. Alors, comme de toute façon on ne vit pas de ce métier, autant choisir des artistes avec qui la relation humaine se passe bien. Le plaisir doit rester en première ligne. Pour préparer le livre, je me suis même rendu compte que j’avais des photos non dérushées* depuis 4 ans de Queens of the stone age, dans mon ordi ! Je n’étais pas content de la soirée, j’avais laissé les photos en plan dans le dossier sans les regarder. Je ne fais pas de course à la photo, je ne mets pas mes photos en agence donc je n’ai aucune obligation et cela me va bien. J’ai la chance de pouvoir garder tous mes clichés, et les utiliser notamment pour un projet comme le livre !

[Note : Le dérushage est la première étape du montage, il consiste à sélectionner les séquences à utiliser lors du montage, appelés rushes, et à les transférer sur la plate-forme de montage. Le dérushage est l’étape qui permet de sélectionner les éléments qui seront utilisés lors du montage.]

Les fans : as-tu encore la possibilité de rester plusieurs jours avec un groupe, pour être témoin de leur vie en tournée, en coulisse ou en studio ?

Éric : C’est la question qu’on me pose souvent et je vais te répondre le plus sincèrement possible. Aujourd’hui, en France, je pense qu’il n’est plus possible de vivre de cette activité. Les magazines, même les plus importants dans le style, ne missionnent plus de photographes pros pour obtenir des clichés uniques. J’ai vu des photographes couvrir de gros festivals ; ces photographes étaient des stagiaires et ne savaient pas se servir d’un appareil photo ! Ils shootaient avec le téléphone. Les magazines de musique ne paient plus, à peine le défraiement. Ils ont sans doute leurs contraintes budgétaire, ce n’est pas une critique contre eux. Mais, on peut sûrement voir un lien entre la chute des ventes papier et la qualité des photos proposées en embauchant des photographes inexpérimentés. À moins de négocier directement avec le groupe, on ne peut plus couvrir un artiste sur plusieurs jours ou semaines.

Les fans : tu es souvent accrédité pour 2 morceaux, alors que le public peut shooter tout le concert avec des téléphones qui font le taf. Comment fais-tu pour sortir du lot de ces milliers d’images ?

Éric : c’est vrai que les téléphones sont de plus en plus performants. Sur la photo live, on a très peu de lumière, donc je pense quand même que le reflex a encore l’avantage. Du coup, je pense que la différence se fait sur ce que tu recherches. Avec les années, je me suis rendu compte que je cherchais toujours un peu la même chose, un petit moment suspendu… de latence… de l’artiste. C’est ma marque de fabrique, en quelque sorte. Sur chaque date, je ne garde que 2 ou 3 clichés, je ne traite pas le reste. Sur un même concert, il est clair que tu peux voir des milliers d’images. La différence se fait après, sur le choix de tel ou tel cliché.

C’est pour cela que j’ai fait ce bouquin, je voulais expliquer par l’exemple ce que je recherche quand je fais de la photo live. Je cherche vraiment un moment précis… D’autres shootent avec un autre angle de perception… C’est vraiment là que les choses se jouent. Les points de vue sont multiples, et c’est bien comme cela. Chacun rapporte ce qu’il est venu chercher, c’est là que se joue l’interprétation du photographe.

2 morceaux … c’est vrai que c’est très court. Du coup, il y a aussi un peu de travail, et de repérage, en amont. Tu regardes la salle, le plan de scène, etc… Tu essaies de trouver des vidéos sur YouTube des dates précédentes de l’artiste, etc…

Les fans : on a vu plusieurs photographes s’essayer à la vidéo, et notamment des clips vidéo. Est-ce une orientation que tu pourrais prendre ?

Éric : Alors oui, c’est très intéressant. Certains l’ont fait, avec beaucoup de succès, comme Laurent Seroussi. Cependant, j’estime que j’ai encore beaucoup de choses à faire et à apprendre en photo.

Les fans : quels photographes t’inspirent aujourd’hui ?

Éric : j’en ai plein ! Il y a beaucoup de photographes très inspirants ! Il y a donc Laurent Serroussi, j’aime aussi beaucoup Lindbergh, Corbijn, Gregory Crewdson… Je suis très admiratif de tous ces gens-là. Cela me permet aussi de sortir de mes automatismes, de me rendre compte que j’ai encore beaucoup de choses à voir et à apprendre. C’est motivant.

Les fans : comment décides-tu du rendu final de tes photos ? Les logiciels jouent-ils un rôle essentiel dans le métier aujourd’hui ?

Éric : C’est un peu comme la musique. Si tu as une prise de son dégueulasse, tu pourras mettre tous les effets et artifices que tu veux, tu n’obtiendras rien de bon. C’est la même chose en prise de vue. Les logiciels améliorent, mais ils ne transforment pas une mauvaise photo en bon cliché. La pochette de « Matière Noire », lorsque j’ai derushé et que j’ai vu pour la première fois la photo, je savais que c’était elle, cette photo n’a pratiquement aucune retouche ; un peu de contraste… et c’est tout !

Sur certains concerts, je ne shoote qu’en noir et blanc. Là, pour le coup, je n’ai ni recettes ni automatismes. C’est du feeling.

Sur les réglages de l’appareil, sur du live, on est souvent sur une priorité à l’ouverture. J’essaie de ne pas monter au-dessus de 800 iso, parce que je n’aime pas le coté granuleux. Mais, encore une fois, le réglage du reflex ne fera pas la différence avec les 200 photographes à coté de toi sur une grosse date. Tout se fait sur le choix du cliché, faire de la photo c’est faire un choix. La photo que tu choisiras après un concert sera ta différence.

Les fans : quel matériel utilises-tu ? Comment le choisis tu ?

Éric : J’ai commencé sur Canon et, étant habitué, j’ai continué à acheter du Canon. J’utilise un EOS 5D Mark 3 et j’ai 3 objectifs : 70-200, 24-70 et un 50 mm. En réalité, tous les reflex Canon et Nikon se tiennent et sont ultra-performants. Après, le matériel reste un outil, rien de plus. Je n’y attache que peu d’importance, d’autant que, depuis quelques années, l’appareil photo que tu trouves sur nos téléphones devient bluffant.

C’est pour cela que j’avais écrit le post après les shows de Rammstein à Nîmes. Les photos sportives ou de concerts sont complexes, parce qu’il y a peu de lumière et le reflex est quand même mieux armé pour faire vraiment une photo qui tienne la route. Mais une photo prise d’un téléphone peut être réussie et faire le taf…

Les fans : entre un contexte économique tendu, et l’émergence des appareils photos performants sur les téléphones, quels conseils donnerais-tu à une personne désireuse de se lancer dans ce métier ?

Éric : Je ne me sens pas du tout la légitimité de donner des conseils…. Le seul conseil que je pourrais donc donner est de trouver une autre activité, dans la photo ou pas, qui te permette de préserver ta passion. Je cherche à vivre de belles aventures humaines. Je ne retiens que ça au final, les expériences fantastiques qui en entraînent d’autres. C’est vraiment ce que j’ai vécu avec Mass Hysteria. Si on m’avait donné des conseils rationnels, économiques, je n’aurais sans doute pas fait autant de choses avec eux.

Les fans : si demain un groupe comme Metallica te propose d’être leur photographe officiel sur la tournée « Harwired », mais exige de toi une exclusivité en contrepartie, pourrais-tu accepter l’offre ?

Éric : On l’a évoqué tout à l’heure, partir en tournée avec un groupe ne se fait quasiment plus, et cela pourrait être très intéressant de pouvoir shooter un grand groupe en backstage, sur la route, etc… Je fais souvent cela avec Mass. J’y vais pour la photo, mais aussi pour boire des coups avec eux et passer un moment à dire des conneries… Ce serait beaucoup moins drôle avec un groupe américain, vu mon niveau en anglais.

Quant à la contrepartie « exclusivité », la question ne se pose pas. En fait, cela n’existe pas, pour la simple et bonne raison que c’est contreproductif pour tout le monde. Quand tu suis un groupe pendant plusieurs soirs de suite, tu as intérêt à partir t’aérer l’esprit et faire autre chose, sinon, tu tournes vite en rond, tu proposes toujours la même chose… Aucun groupe n’a intérêt à demander une exclusivité à « son » photographe du moment.

Donc, pour répondre à la question, j’accepterai d’accompagner un groupe en tournée, si son projet musical et artistique me plait, et si la relation humaine avec le groupe en question est bonne !

Les fans : comment vois-tu l’avenir de la photo live ? Pratiques-tu d’autres styles de photos, comme l’Urbex ou le street-photo ?

Éric : L’évolution de la photo live semble complexe. Les tensions économiques du milieu de la presse papier et du monde de la musique rendent l’avenir assez incertain … Je me souviens du show de Deftones au Hellfest avec 400 photographes accrédités. Le manager du groupe, excédé, a dégagé tout le monde, et a demandé à l’organisation de faire passer les photographes 100 par 100 (sic). Au quatrième morceau, le manager en a eu marre du manège, et a refusé l’accès aux 100 derniers photographes ; dont le photographe de Libé, qui était venu de Paris pour couvrir le show…

Ensuite, il y a les accréditations, valables souvent uniquement pour 2 ou 3 morceaux, pendant que le public, avec de bons téléphones, peut continuer à shooter.  D’un côté, il faut limiter les photos des photographes à qui l’on fait signer des contrats, à qui l’on impose de ne shooter que le profil droit, gauche, des fois on lui autorise 30 secondes… et, de l’autre, tu sais que l’ensemble du public va diffuser des milliers de photos bruts pendant tout le concert…

Après, je te le répète, je suis un passionné de musique. Les autres courants de photo, les tests de matériel ou photos de mariage ne m’intéressent pas vraiment.

3. ÉRIC ET MASS HYSTERIA

Les fans : tu as évoqué une date commune entre ton ancien groupe et MH, mais personne ne s’en souvient (rires). Peux-tu nous parler de ta 1ère rencontre avec le groupe, dont tu as un souvenir précis ?

Éric : Près de chez moi, il y a une chapelle que je voulais photographier depuis très longtemps au lever du soleil. Un matin, il y a 10 ans, je me lève très tôt, à 5h00, je prends mon matériel, et je pars faire mon shooting. Alors que je publie quelques clichés sur My Space, un groupe, Eyeless, me contacte pour me dire qu’il finit son album. La pochette est prête, mais il me demande s’il peut utiliser la photo de la chapelle pour l’intérieur de l’album. Je donne mon accord. Et, quelque temps après la sortie de l’album d’Eyeless, je reçois un message d’un certain… YANN, de Mass Hysteria. Et tout a commencé dans la musique à partir de cette photo. Pour te résumer le message de Yann, ça devait être : « Salut, j’ai vu quelques-unes de tes photos, on trouve ça cool… on bosse sur notre prochain album, est ce que ça t’intéresserait de travailler dessus ? ». Voilà comment tout a commencé, je n’ai donc pas regretté le lever à 5h du matin pour aller prendre en photo… une chapelle !

Je suis donc monté à Paris pour les rencontrer et leur ai confirmé ma motivation de travailler avec eux sur cet album… L’album en question, c’était… « Failles » ! Je les ai vus au studio, pendant leur enregistrement, ils enregistraient la voix de Muss. On a ensuite parlé tous ensemble, ils m’ont fait écouter les morceaux, ont évoqué le nom du futur album, et m’ont dit ce qu’ils cherchaient en visuel. Je suis donc reparti à Montpellier en quête d’un visage expressif, marqué par les aléas de la vie. C’est ce que j’aime faire, partir avec un projet musicalement intéressant, et trouver les illustrations.

Les fans : à partir de quand es-tu devenu leur « photographe officiel » ?

Éric : En fait, il n’y a pas eu vraiment de date et de contrat. On a démarré sur « Failles », et ça ne s’est jamais arrêté pour l’instant.

Les fans : comment se passe le choix final des photos avec les Mass ? Comment se fait la négociation avec les membres et le management ?

Éric : Là encore, on n’a pas de recettes magiques. Sur certains albums, j’ai proposé quelque chose, et le groupe a validé tout de suite. Pour « Failles », j’ai beaucoup cherché, j’ai fait beaucoup de clichés, mais en prenant la fameuse photo de la pochette, j’ai senti que ça pouvait être celle-ci. Je l’ai envoyée à Yann et il l’a validée dans la foulée. Sur le live de l’Olympia, j’ai tout de suite su ce que je voulais, en noir et blanc, granuleux… Je leur ai montré le projet de l’artwork intégralement terminé, et ils ont tout validé…

Pour le show du Trianon, j’avais deux projets. Celui qui a été retenu, et une autre photo, toute rouge. J’avais vraiment une préférence et un feeling pour celle-ci, mais le groupe a décidé de prendre le premier projet. J’ai essayé de le convaincre, mais le groupe sentait vraiment mieux le premier projet. Ce sont de toute façon les artistes qui ont la décision finale sur les choix artistiques. Je ne suis qu’une pierre à l’édifice.

Pour « Matière Noire », je l’ai évoqué un peu plus tôt, le processus créatif a été beaucoup plus long. Yann avait l’idée de cette matière dégoulinante, on est parti de ça. J’envoyais une idée à Yann, il me disait « Non, c’est nul ! », il me renvoyait quelque chose, je lui disais « Non, je n’aime pas du tout »… Donc on a beaucoup échangé et cherché, avant de trouver ce qui fonctionnait. Après, il a fallu faire des tests (sécurité, conditionnement, rendu artistique final, etc…) sur cette fameuse matière noire, pour être sûr que tous les critères soient respectés. Finalement, la pochette découle d’échanges entre personnes intelligentes.

Les fans : as-tu connaissance des morceaux pour t’inspirer des visuels ?

Éric : là encore, pas de règles… Tout dépend de l’état de l’avancement de mon côté et du leur. Je préfère quand je m’appuie sur quelque chose. Avec eux, je travaille sur l’ensemble de l’identité graphique, je ne fais pas que l’artwork… Je propose l’album, les tee-shirts, les flyers, etc… C’est essentiel pour moi de connaître et de sentir l’univers musical, pour coller au mieux avec mes propositions graphiques. Selon les albums, j’ai pu avoir en amont les morceaux aboutis et, sur d’autres, je n’ai vraiment eu que des maquettes, ou des versions très… minimalistes. Là encore, on essaie d’œuvrer pour faire avancer le groupe, c’est le seul objectif : servir l’intérêt du groupe.

Les fans : pourquoi prends-tu plaisir à shooter ce groupe, plus qu’un autre ? Quel est ton meilleur souvenir live avec eux ? Le pire ?

Éric : Comme je te le disais plus tôt, j’ai la chance de pouvoir choisir les projets, les artistes en fonction de ma sensibilité musicale, et la relation humaine. On se respecte tous beaucoup, on travaille tous beaucoup et… on rigole tous beaucoup. Je ne me suis jamais ennuyé avec eux, et peu de  groupes ont ce recul sur soi-même. Ils vont au charbon, mais sans oublier que la vie n’est pas que la scène.

Du coup, je n’ai pas de meilleurs souvenirs, ni de pire d’ailleurs. J’ai fait une douzaine de dates sur cette tournée, elles ont toutes eue une particularité. Je garde des souvenirs à chaque fois. J’ai peut-être en tête la date du Hellfest, où le groupe avait rencontré Phil Anselmo, c’était vraiment génial !

Sur la tournée « Armée des ombres », je peux juste te dire que, sur le point de vue photographique pur, c’était plus compliqué, parce que tout était très sombre… Mais au final, ça ne compte pas vraiment car des afters comme le concert de Carcassonne… cela reste inoubliable.

Les fans : finalement, sur l’ensemble de la collaboration artistique avec les Mass, de quoi es-tu le plus fier ?

Éric : on est souvent fier des dernières choses que l’on réalise. On progresse techniquement, on est aussi plus détaché et plus serein par l’expérience. D’un point de vue photo, j’ai envie de te dire que je trouve la pochette « Matière Noire » vraiment bien.  On a pris un vrai risque en passant sur une pochette en blanc, couleur pas évidente à intégrer dans le Metal.

Je te dis depuis le début de l’entretien que je recherche à assouvir ma passion pour la musique, l’image mais, qu’au final, ce qu’il reste ce sont les expériences et les souvenirs autour de l’humain. Alors, si je devais sélectionner une pochette, ce serait finalement celle de « Failles »… Et je vais essayer de te raconter le contexte de la rencontre avec Michel.

Quand on a décidé de réaliser une photo d’une « gueule cassée » par la vie, j’ai parcouru beaucoup de centres d’accueil, de refuges… Je ne trouvais pas… Et puis, un jour, j’arrive à joindre le directeur d’un centre Emmaüs à proximité de chez moi. Je lui expose le projet et il me dit qu’un compagnon Emmaüs semble correspondre à la description que je lui fais.

Je passe sous la tente où il bossait et je rencontre donc ce compagnon, Michel. Il a effectivement un visage marqué par les épreuves de la vie. Je lui parle du projet et, à son tour, sans bien réaliser, me donne son accord pour faire quelques photos. Et pour la petite anecdote, les premiers clichés de Michel sont parfaits, on voit bien les détails de son visage… MAIS… il sourit tout le temps ! Michel, c’était un éternel optimiste. Alors, j’essaie de lui dire « Michel, pour l’album de ce groupe, il faudrait faire une tête un peu sérieuse, un peu plus fermée, presque méchante » Et Michel me dit, « Oui ok, bien sûr »… Je prépare l’appareil pour prendre la photo, et là, il me fait une tête… je shoote…

J’envoie la photo à Yann, qui la montre au groupe, et tu connais la suite : le groupe validera cette photo pour en faire la pochette de son album. Je suis retourné le voir, pour lui dire qu’il serait en couverture d’un album d’un groupe de Metal ! Comme tous les compagnons, tu imagines que Michel n’avait pas eu une vie complétement rose, et il était… fou de joie d’apprendre ça. Le groupe avait envoyé des tee-shirts, des affiches au centre… L’affiche est restée collée dans le réfectoire des années (Elle y est peut-être même encore). Et Michel se baladait du matin au soir avec son tee-shirt Mass ! Il nous a quittés l’année dernière.

Donc là tu vois, on n’est plus du tout sur le côté artistique, musical… On est vraiment dans la relation humaine. Une rencontre totalement improbable, et tellement magnifique.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Sur la tournée qui a suivi la sortie de l’album, les Mass ont joué à Montpellier. J’ai appelé à nouveau le directeur du centre Emmaüs pour lui dire que le groupe venait et que Michel, et ses amis, étaient invités sur cette date. Ils sont venus à 2 ou 3 et le moment a été incroyable.

Les fans l’ont reconnu… tout le monde est venu le voir, discuter, le saluer, se prendre en photo avec lui… Il ne s’attendait pas à tout ça, ce monde-là lui était totalement étranger. Puis, pendant le show, les Mass, prévenus de sa présence, l’ont fait monter sur scène. Je revois le visage… sidéré de Michel, se mettant à pleurer devant la standing ovation des fans… On a fait quelques photos, il a fini la soirée avec le groupe dans les loges. Cela reste vraiment un souvenir très fort et très émouvant. Le lendemain, j’ai reçu un appel du directeur du centre Emmaüs, me disant qu’on avait permis à Michel de vivre le plus beau jour de sa vie.

3. A MOMENT SUSPENDED IN TIME

Les fans : dernière question Éric, peux-tu nous parler de ton livre, qui sort le 15 octobre ?

Éric : L’idée de faire ce livre me trottait dans la tête depuis un moment… J’avais reçu la proposition d’une maison d’édition de sortir un recueil de photos live, mais j’avais envie de vraiment maîtriser l’intégralité du projet. J’ai donc décidé de tout maîtriser de A à Z. Je voulais vraiment créer un bel objet, un grand livre très qualitatif et  montrer ce que je recherchais dans la photo, ce qui m’animait.

Pour une fois, je bosse pour moi, pas pour un groupe, donc c’est assez passionnant, et un peu flippant.

J’ai donc passé des semaines à trier les photos, j’ai travaillé avec un écrivain pour le texte, un vrai pro pour la mise en page et la direction artistique. L’idée était de se donner les moyens de proposer un bel objet, du beau papier, une couverture épaisse. Je voulais que chacun puisse le poser sur la table basse de son salon et trouver ça cool. J’ai donc lancé un kiss kiss qui a très bien fonctionné et… voila, le livre va exister dans quelques jours.

Je n’ai pas voulu qu’il soit distribué sur Amazon ou la Fnac. C’est un vrai boulot d’artisan : je veux pouvoir vérifier chaque envoi, c’est 10 années de ma vie.  Il y a près de 150 groupes, mais je ne te cache pas qu’il y a quelques photos de Mass en grand format. J’ai eu pas mal de demandes après la fermeture des précommandes, donc j’en tire un peu plus, je viens de mettre en ligne une boutique pour le commander : https://ericcanto.tictail.com/

12h15, nous terminons cet entretien encore riche et très émouvant, notamment autour de la pochette de « Failles ». J’espère que vous prendrez autant de plaisir que nous à lire les réponses et les opinions du… « boss artistique » du groupe.

Et surtout n’hésitez pas à visiter son site : ERIC CANTO